• Casbah d'Alger: la cavalerie attaque... les ordures

    Il n’y pas d’autres alternative. L’âne restera, pour longtemps encore, à la fois le maître et l’indispensable serviteur de La Casbah d’Alger. Comme cela se fait depuis au moins le début de la colonisation turque en 1515. Car il constitue le seul et unique moyen permettant la collecte et le transport des ordures ménagères et autres détritus hors de la cité.
    Les colons français ont reconduit pendant plus de 130 ans la même technique. C’est cette méthode aussi qui est utilisée depuis l’indépendance en 1962. Chaque matin, la «cavalerie» d’ânes se lance à l’assaut des ordures du quartier qui abrite, au bas mot, quelque 70 000 âmes.
    Cette opération mobilise, chaque jour que Dieu fait, une quarantaine de baudets. Elle dure une bonne partie de la journée. Les bêtes, conduites par des agents de l’entreprise Netcom, sillonnent, dès les premières lueurs du jour, les innombrables ruelles étroites, escarpées et traversées par des centaines d’escaliers pour transporter vers un endroit appelé «la fosse», situé en haut de La Casbah, des milliers de tonnes d’ordures.
    Les déchets sont ensuite déplacés par des camions vers les décharges publiques en dehors d’Alger. «La quantité de déchets ménagers augmente durant le mois sacré de Ramadhan. Les poubelles et les terrains vagues sont remplis quotidiennement de déchets ménagers. Les Algériens sont prix d’une véritable frénésie d’achats. Ils achètent et consomment beaucoup plus que pendant les onze autres mois de l’année», constate un vieil homme, natif du quartier. «Regardez ce gaspillage».
    Notre vieil homme pointe son index sur un sachet noir éventré, laissant échapper une grande quantité de morceaux de pain, des restes de la chorba de la veille et des légumes avariés. «Sans ces inoffensives bêtes, La Casbah d’Alger serait ensevelie depuis très longtemps déjà sous les ordures et détritus», relève-t-il.
    Pour lui, La Casbah ne connaîtra jamais de propreté en raison de l’indiscipline, du laisser-aller et du manque de civisme de ses habitants. Ces derniers jettent n’importe où leurs ordures, en multipliant, par ricochet, les décharges sauvages dans des emplacements et sur les gravats des bâtisses effondrées. «Les agents de l’entreprise de ramassage des ordures sont dépassés. Ils ne peuvent rien faire. Car l’assainissement, la salubrité de ce vieux quartier passe par la participation de ses habitants. Ce n’est pas le cas actuellement », souligne-t-il.
    La Fondation Casbah a pris, à la veille du Ramadhan, une louable initiative. Celle d’organiser, durant ce mois de piété, des journées de volontariat afin de nettoyer certaines zones de la Haute Casbah, tels que les ilots Sidi Ramdane et Bourahla. Mais il ne faut pas se leurrer. Il faudra plus que des journées de volontariat pour permettre à «El-Djazaïr qdima», le vieil Alger, de retrouver son lustre d’antan, ne seraitce que celui des années 1960 et du début des années 1970.
    Quel que soit le programme adopté en faveur de la sauvegarde et de la propreté de La Casbah, celui-ci sera incomplet s’il fait l’impasse, ignore l’intégration et la participation de l’âne. Le recours à la race asine est incontournable pour assurer l’assainissement du quartier.
    «Messieurs, permettez-moi de vous dire que La Casbah est toujours aussi sale. Est-ce qu’on ne prévoit pas de mesures immédiates ?», lançait un conseiller municipal de la ville d’Alger. «Pas immédiatement (…). La difficulté vient, vous le savez, de ce que nous n’avons pas d’ânes en nombre suffisant pour l’enlèvement des ordures…», répliquait le maire au cours d’un débat du Conseil municipal de la ville d’Alger. C’était en… 1943.

    L’âne, un opprimé sans fiel et sans rancunes

    En juin 2009, la wilaya d’Alger avait lancé un appel d’offre pour l’acquisition de 20 ânes destinés à la collecte des ordures domestiques. Critères de sélection retenus : une bonne constitution physique, une bonne santé, être âgé entre quatre et huit ans, avoir une taille supérieure à 1,15 m, avoir un poids de plus de 100 kg, disposer d'un carnet de santé et être habitué au climat d'Alger.
    «On ne saurait imaginer un animal plus patient, plus infatigable, plus utile enfin que ces pauvres ânons d’Alger, que tout le monde maltraite et auxquels on est cependant sans cesse obligé d’avoir recours», écrivait, en 1861, Charles Dubois dans «Notice sur Alger».
    Un cahier des charges établi en 1904 par le Conseil municipal de la ville d’Alger stipulait que les ânes utilisés pour le transport des ordures domestiques et autres gravats «devront toujours être en état de faire un bon service». Le document précisait qu’il était «expressément interdit (…) de faire travailler des animaux blessés».
    Les bêtes étaient soumises à des visites mensuelles du vétérinaire municipal. Celui-ci pouvait intervenir, aussi, à tout moment pour «s’assurer que toutes les bêtes sont en bonne santé». Le texte ajoutait que l’entreprise chargée de la collecte et du transport des ordures était «tenu d’avoir tout son matériel et toute sa cavalerie en parfait état d’entretien et de propreté ». En est-il de même aujourd’hui ? L’âne traîne, comme un boulet, une réputation peu flatteuse. Pour l’être humain, il n’y a pas pire insulte que celle d’être traité d’âne, c’est-à-dire d’idiot, d’inintelligent, d’ignare, de ridicule, d’entêté, de quelqu’un qui fonce tête baissée.
    L’âne est pourtant «la première et la plus précieuse conquête des peuples pasteurs. Il a gardé ses antiques vertus dans un esclavage devenu de plus en plus rigoureux. L’injustice des hommes n’a pas ébranlé sa docilité, son courage, sa tempérance. C’est un sage sous une écorce un peu rude, mais non sans grâce, un opprimé sans fiel, un serviteur sans exigences et sans rancunes », écrivait Charles Lagarde (1885). «C’est, de tous les animaux domestiques, celui qui consomme le moins et produit le plus» (Aimé Bouvier, 1891).
    L’âne a inspiré de nombreux poètes fabulistes comme La Fontaine, des écrivains comme la comtesse de Ségur (Mémoires d’un âne), R-L. Stenvensen (Voyage avec un âne dans les Cévennes) et Juan Ràmon Jirez, Prix Nobel de littérature en 1956 (Mon âne et moi).Dans les «Mémoires d’un âne» de la comtesse de Ségur, un âne avait profité d’un hiver fort rude qui l’avait contraint à garder l’écurie pour écrire ses mémoires. Mémoires dans lesquels il relevait, entre autres, que «ceux que vous croyez les plus bêtes ne le sont pas autant qu’ils le paraissent ; qu’un âne a, tout comme les autres, un coeur pour aimer ses maîtres, être heureux ou malheureux, être un ami ou un ennemi, tout pauvre âne qu’il est».

    M.A.H

     


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