Les Grecs ont inventé le théâtre, mais pas l'art dramatique qui, lui, a pris sa source dans le Sahara algérien, selon un chercheur et critique du 4e art, Kamel Bendimered.
Se référant en cela à une étude sur les gravures rupestres du Tassili n'Ajjer, menée par le chercheur suédois George Cristéa, de l'Institut d'art dramatique de Stockholm, ce journaliste et chercheur tlemcénien affirme que ce dernier, qui a mené pour les besoins de son étude «trois expéditions» (en 1974, 1983 et 1984) au Tassili, «plus grand musée à ciel ouvert du monde», a été aidé par des universitaires de Constantine.
Au cours d'une conférence qu'il a donnée mercredi soir au Théâtre régional de Constantine, en marge de la semaine culturelle de Tlemcen dans la ville du Vieux rocher, devant un auditoire tout ouïe, Kamel Bendimered a fait une présentation et une lecture originales d'une expérience menée depuis une quinzaine d'années par Ali Abdoun et l'association El Aâfsa, à Tlemcen, qui ont eu l'idée de réhabiliter un héritage culturel ancestral portant le nom de «ayrad». Un legs qu'il présente ici comme un «heureux exemple de synthèse entre modernité et tradition» et de «création authentique ancrée dans un patrimoine aux racines profondes».
L'«ayrad», qui tire son appellation du nom du lion en tamazight (berbère), est un spectacle qui tient autant du carnaval que du théâtre de rue. Il est célébré depuis des temps immémoriaux dans la région des Beni Senous (wilaya de Tlemcen) à l'occasion de la fête de «yennayer» (12 janvier, jour de l'an berbère).
Ce spectacle dramatique et festif, qui participe, selon le conférencier, d'un fonds culturel commun aux peuples méditerranéens et africains, est qualifié de «théâtre total», car le comédien doit pouvoir «tout y faire». Relevant au départ du rituel cultuel païen, il a acquis au fil des ans une dimension sociale chargée d'enjeux politiques, à travers une symbolique mettant en scène des personnages animaliers et humains typés.
Préparé dans le secret et précédé d'une préparation psychologique de la population pour le recevoir, le spectacle, porté par des personnages masqués, s'organise en procession populaire et se déploie à travers de nombreux sites de la cité d'El Khemis, accompagné par un chœur de chants et de danses en déferlante rythmique d'instruments à percussions et à vent (bendirs et ghaïtas) pour marquer une halte à mi-chemin pour vivre le cérémonial de l'accouchement d'une « l'bya » (lionne), puis d'une confrontation entre lions d'où sortira le plus grand, une sorte de «roi lion» qui affirmera son leadership et sa paternité sur le lionceau fraîchement venu au monde.
Exemple rare de mémoire collective «qui n'a pas failli en assurant la transmission d'un patrimoine plurimillénaire d'autant plus précieux qu'il semble avoir disparu ailleurs», la guerre des lions racontée par «ayrad» fait selon toute vraisemblance référence, dira Bendimered, à la guerre sans merci que se livrèrent les frères ennemis des royaumes de l'Est et de l'Ouest, Massinissa et Syphax, épris de la même femme, Sophonisbe, et instrumentalisés l'un et l'autre par les Romains et les Carthaginois.
A travers le travail de réhabilitation de ce patrimoine, Ali Abdoun et l'association Aâfsa ont enclenché un mouvement culturel «en ondes continues» et caressent le rêve de pouvoir monter un jour une œuvre dramatique de salle, de bonne facture professionnelle, à partir de ce spectacle de plein air.
De même que les «senoucis», ainsi sensibilisés à la possibilité de moderniser ce patrimoine ancestral, ambitionnent d'en faire un levier de développement de l'action culturelle locale et un festival favorisant le développement touristique de la région, rapporte Kamel Bendimered.
Source: aps
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