• Ahmed LAROUI: le "monde merveilleux" de la philatélie

    Par Mohamed Arezki Himeur
    Le Cap, bimensuel, Alger, mars 2010

    Le timbre poste est un ambassadeur. Un excellent messager. Il transporte et transmet un message. Parce que chaque timbre marque un événement, un fait historique, fait découvrir un site, une activité, un produit ancestral, un port, une ville, des espèces de la faune et de la  flore ainsi que nos us et coutumes. C’est un livre ouvert.
    Ahmed LAROUI: le "monde merveilleux" de la philatélie

    Ahmed Laroui n’a cessé de le marteler : la philatélie est « un monde merveilleux ». Elle vous transporte à travers le monde, à travers les siècles à l’exemple des timbres portant des images sur les vestiges antiques. Elle vous promène à travers des pays et des contrées lointains. Elle vous fait découvrir leurs géographies, les coutumes et les traditions de leurs peuples, leur histoire, leurs cultures, leurs ambitions et leurs rêves.

    Elle vous fait découvrir également des endroits merveilleux, des monuments historiques, des sites touristiques, des villes, des villages, de nombreuses espèces de la faune et de la flore de tel pays ou de telle région se trouvant à l’autre bout de la terre. Elle vous fait « rencontrer » des hommes illustres, des personnages et des personnalités qui ont marqué, à un moment de l’histoire, par leurs travaux, activités, inventions et autres, leur passage sur terre.

    Grâce à la philatélie, aux millions de timbres qui font sa collection personnelle et aux millions d’autres de ces petites vignettes exposées dans son petit magasin situé au autre centre d’Alger, Ahmed Laroui sait énormément de choses, sur un grand nombre de pays dans le monde. Le dernier timbre algérien venu enrichir sa collection, il l’a acquit 10 février dernier, lors de la vente du premier jour. Il est consacré aux essais nucléaires français dans le Sahara algérien.

    M. Laroui était parmi les premiers philatélistes à se présenter aux guichets de la Grande Poste pour acheter le timbre. Celui-ci « représente un vieil homme malheureux qui regarde avec horreur l’explosion et le champignon d’un essai nucléaire -- parce qu’il y en avait eu plusieurs -- français dans le Sahara algérien. Ça été une catastrophe sans précédent. Aucune mesure de sécurité n’avait été prise en faveur des habitants et aucun dédommagement n’a été accordé aux victimes de ces explosions nucléaires », dira-t-il.

    « A 08H00, j’ai fait la chaîne comme tous les philatélistes pour acheter ce timbre. Parce que chaque timbre algérien a son bulletin de naissance. Celui-ci marque le 50ème anniversaire de ces essais nucléaires qui ont fait énormément de dégâts. Et il fallait le marquer par l’émission d’un timbre poste. Comme le timbre voyage, il portera le message à tous les citoyens du monde sur ce que l’Algérie avait subi durant la colonisation. Vous voyez l’importance du timbre ».

    Le timbre intitulé « hommage aux victimes des essais nucléaires français en Algérie » a été mis en circulation le 13 février dernier, soit cinquante ans jour pour jour après l’explosion, le 13 février 1960, de la première bombe en atmosphère dans le Sud algérien. Une bombe qui avait fait énormément de dégâts. Et qui continue encore à faire des dégâts. Ses néfastes conséquences persistent. Elles sont visibles et palpables aujourd’hui encore sur les êtres humains, la faune, la flore et l’environnement.
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    « Les 40.000 habitants vivant dans la région en question subirent les effets de contamination locale, de la radioactivité de l’eau et des produits alimentaires. Les effets néfastes du nucléaire furent alors minimisés par le gouvernement français mais le combat mené par différentes associations appuyé par des colloques et conférences a fini par porter ses fruits, puisque le principe de l’indemnisation des victimes a été enfin pris en compte », lit-on dans le prospectus portant sur les caractéristiques du timbre et diffusé le 13 février, vente du premier jour du timbre en question.

    Après une mission effectuée en 1999 par une de ses équipes de spécialistes dépêchés au Sahara, l’Agence internationale à l’énergie atomique (AIEA) avait recommandé d’interdire l’accès aux sites où étaient réalisés les essais nucléaires. Parce que ces endroits étaient, 40 ans plus tard, toujours pollués. Aujourd’hui encore, un demi-siècle après, cette recommandation est encore en vigueur.
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    Le timbre, excellent ambassadeur

    Le timbre mis en circulation sur ce thème est destiné, justement, à faire connaître ce crime contre l’humanité commis par la France coloniale en Algérie. Ce petit bout de papier de 43 x 29 millimètres, qui circulera à travers le monde grâce au courrier postal, dévoilera l’autre face hideuse de la colonisation française de l’Algérie. « Le timbre est vraiment un ambassadeur de notre pays. Un excellent messager. Il transporte et transmet un message. Parce que chaque timbre marque un événement, un fait historique, fait découvrir un site, une activité, un produit ancestral, un port, une ville, des espèces de la faune et de la flore ainsi que nos us et coutumes. C’est un livre ouvert », estime M. Laroui.

    C’est à l’âge de 6 ans qu’Ahmed Laroui, né le 10 août 1935 à El-Kantara, dans la région de Biskra, avait commencé dans la philatélie, avec une poignée de timbres qu’on lui avait offerts. C’était en 1941. Ce qui était, au départ, un passe-temps, était devenu, par la suite, avec l’âge, une activité à plein temps, permanente. Il passait son temps à récupérer des timbres. Il était tout heureux de constater que sa petite collection grandissait, commençait à prendre de l’épaisseur, à s’élargir, à s’enrichir au fil des jours, des mois et des années. Mais c’est en arrivant à Alger, en 1953, qu’elle avait commencé réellement à prendre de la consistance en volume et à s’enrichir, grâce aux contacts et relations noués avec d’autres philatélistes, en adhérant à des clubs et à des associations regroupant les mordus du timbre.

    A Alger, il voyait beaucoup de timbres défilés devant lui. Son premier emploi était magasinier dans une société de téléphone établie dans le quartier de Bab El-Oued. « Et comme tout le courrier reçu par la société atterrissait chez moi, je récupérais les timbres », se souvient-il. En 1957, il se retrouve sur le pavé. Il avait été, comme des milliers d’autres algériens, licencié, renvoyé, débarqué de son poste de travail, pour avoir suivi le mot d’ordre de grève de 8 jours lancé par le FLN, à la veille de l’examen de la question algérienne par l’Assemblée générale des Nations Unies.

    Après quelques mois de chômage, M. Laroui décroche un emploi comme postier à la Grande Poste d’Alger. Un travail idéal, un poste de rêve pour un amoureux du timbre. « Avec le temps, j’ai gravi des échelons. Avec le temps aussi, je voyais défiler devant moi énormément de timbres. J’avais compris que la philatélie, c’était important », relève-t-il.

    M. Laroui a passé sa vie à amasser des timbres. Sa collection compte actuellement quelques dix millions de timbres. « Avant, je faisais des expositions dans les écoles, les maisons de la culture et un peu partout dans le pays. Au début, lorsque j’exposais dans la rue, à la place du 1er mai, les passants me prenaient pour un fou, quoi que certains apprécient mon travail. La première exposition, en plein air, à la place du 1er mai remonte à 1963. Je l’ai réalisée avec l’aide M. Boubekeur Seddiki, un des responsables d’une association des habitants du quartier.  Au total, j’ai fais plus de 160 expositions nationales et internationales, en Europe et même en Chine, pour faire connaître mon pays », nous confie-t-il.
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    « Je peux dire que j’ai le plus grand musée du monde en miniature. Car chaque timbre, algérien en particulier, naît à partir d’une peinture, réalisée par un artiste peintre. Chaque timbre algérien est né à partir d’un tableau de maître. Je peux citer, entre autres, Mohamed Temmam, Mohamed Racim, M’hamed Issiakhem, Ali Kerbouche et Ali Khodja », dit-il. « Ce sont ces artistes peintres qui ont réalisé ces merveilles », souligne-t-il.

    « L’Algérie compte près de 2.000 timbres. Le premier timbre dans le monde date de 1840. Le premier timbre français a vu le jour neuf ans plus tard, c’est-à-dire en 1849. Les mêmes timbres français étaient utilisés en France et en Algérie jusqu’en 1924. Les timbres français étaient vendus en Algérie comme dans tout autre département français », selon M. Laroui.

    « Mais à partir du mois de mai de cette année-là (1924), l’Algérie, qui était sous le joug colonial, utilisait ses propres timbres. En mai 1958, les timbres algériens furent suspendus. Les autorités françaises avaient supprimé le mot Algérie pour tenter de nous faire croire que nous étions des français musulmans », précise notre interlocuteur. La couleuvre était trop grosse.

    « Le premier timbre algérien a été émis le 5 juillet 1962. Les philatélistes avaient eu droit à une vente anticipée, la vente du premier jour comme on l’appelle. Elle avait eu lieu le 4 juillet de la même année », selon M. Laroui.

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    « Exposition permanente » de timbres de 1840 à nos jours

    Malgré l’avènement d’Internet, « la philatélie se porte bien en Algérie », estime-t-il. « Des clubs existent un peu partout, dans chaque wilaya. Mais ils sont délaissés. Ils n’ont pas de locaux. Ils ne reçoivent, à quelques exceptions près, pas de subventions. Il y a beaucoup de clubs, de philatélistes qui vivent dans l’ombre, dans la rue », relève-t-il. M. Laroui préconise la création d’une Fédération algérienne de philatélie pour rassembler, réunir les philatélistes algériens.

    En dépit des millions de timbres amassés depuis 1941, M. Laroui considère que son œuvre reste encore inachevée. « Je suis à la retraite, mais je continue toujours mes expositions permanentes, dans mon magasin ». Pour acquérir ce local, où sont exposés aujourd’hui des millions de timbres, M. Laroui fut, contraint, la mort dans l’âme, de se séparer de toute sa collection de timbres européens. Comme il n’avait pas trouvé acheteur en Algérie, il l’avait vendue à l’étranger. C’est l’argent provenant de cette transaction philatélique qui lui a permis d’acheter le magasin qui lui permet aujourd’hui d’assurer une « exposition permanente ».

    « La philatélie en Algérie a démarré avec une grande exposition que j’avais faite en mai 1973 à l’UNAP, au 7, avenue Pasteur à Alger, grâce à l’aide de l’artiste peinte Farès Boukhatem, qui était à l’époque secrétaire général de cette organisation des artistes peintres algériens. J’avais invité une soixantaine d’ambassadeurs et 120 attachés culturels. Ça été un boom sans précédent pour la philatélie algérienne », se rappellera M. Laroui. C’était lui, Farès Boukhatem, qui lui avait ouvert la porte, la voie pour d’autres expositions.

    Combien de timbres y a-t-il aujourd’hui dans le magasin ? « Je n’en ai aucune idée. Il y en a quelques millions. Tous les timbre algériens émis depuis 1924 à ce jour son exposés ici », dit-il, tout en regardant avec amour les étagères pleines à craquer de ces vignettes qui font le bonheur de milliers de philatélistes. Parmi ces timbres, figure, pour ne citer que cet exemple, une collection complète de tous les timbres émis à travers le monde entier sur la princesse Lady Diana. Un vrai bijou, qui éblouit même le néophyte en matière de philatélie.
    Ahmed LAROUI: le "monde merveilleux" de la philatélie

    Parfois, M. Laroui reçoit dans son magasin des écoliers, des classes entières d’élèves, avec qui il discute, avec passion, ardeur, de la philatélie, de l’importance du timbre. « Les enfants aiment les timbres. Il suffit de déposer une boite de timbres différents devant un enfant pour découvrir ses penchants, ce qu’il aime : la faune, la flore, le sport, les animaux, les sites, les villes etc. A partir d’un timbre, on peut tracer la vie d’une personne », estime-t-il.

    « La philatélie est un domaine très vaste. Certains philatélistes font dans la thématique. D’autres se sont spécialisés dans un sujet bien précis, une catégorie spécifique d’oiseaux, de papillons, de personnalités, de disciplines sportives, de plantes etc. », selon M. Laroui.

    Dans le magasin d’Ahmed Laroui, situé près de la gare ferroviaire de l’Agha à Alger, il y a, évidemment, des timbres d’Algérie et de tous les pays depuis 1840 à nos jours. Mais il y a aussi une grande quantité de cartes postales d’Algérie de 1890 à 1970, originales ou de reproduction.
    (NB : Ahmed Laroui est décédé  en 2013. C’est son fils qui a repris le flambeau, avec la même passion, le même amour pour les timbres et les cartes postales de collections que son père) 

    M. A. Himeur


  • Commentaires

    1
    Malek mammeri
    Lundi 19 Décembre 2016 à 16:28
    Tres jolie page allah yahafdek
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