• Robe kabyle : tradition, symbole et résistance

     

    Par Mohamed Arezki Himeur

     

    C’est elle qui accueille le visiteur ou le voyageur qui débarque à Tizi Ouzou, en Kabylie, à 100 km à l’est d’Alger. Elle attire son regard dès qu’il entre dans la ville, quel que soit l’accès emprunté. Elle est partout présente. Elle s’affiche dans chaque ruelle, dans tous les quartiers de la cité. Elle occupe la position de vedette dans de nombreuses vitrines.  Elle, c’est la robe traditionnelle kabyle, réputée pour son style, ses couleurs vives et chatoyantes. Elle a connu, depuis les années 1970, une évolution prodigieuse. Au point de devenir, aujourd’hui, une tenue très appréciée dans les grandes fêtes familiales, particulièrement lors des mariages.

     

    Portée, autrefois, uniquement dans les villages perchés comme des nids d’aigle sur les hautes montagnes du Djurdjura, cette robe a gagné du terrain. Elle est d’abord descendue des cimes pour s’imposer à Tizi Ouzou, métropole de la Kabylie, puis à Alger, grâce à l’actrice franco-algérienne Marie-Josée Nat qui l’avait bien portée dans le film « L’opium et le bâton », tiré du roman du même nom de l’écrivain Mouloud Mammeri, évoquant un dramatique épisode de la guerre d’Algérie (1954/1962) tournée en Kabylie.  Elle a ensuite conquis d’autres contrées du pays avant de franchir, depuis quelques années, la Méditerranée pour s’établir, timidement il vrai, chez certaines familles originaires de Kabylie installées notamment en France et au Canada.

     

    Cette tenue vestimentaire féminine compte, en gros, trois grandes variantes. Il y a la robe portée par les vieilles dames chichement brodées, celle de tous les jours utilisées par les villageoises et celle, bien sûr, vêtue à l’occasion des fêtes de mariages. Elle a connu des changements importants au niveau de la découpe. Le style n’a cessé de s’améliorer, tout en gardant, bien entendu, les broderies riches en couleurs inspirées des motifs traditionnels.

     

    Robe kabyle : tradition, symbole et résistance

    A la fin du 19ème siècle et le début du 20ème siècle, la robe kabyle était constituée d’une seule pièce en laine blanche tissée, couvrant le corps des épaules jusqu’aux chevilles. Elle était ouverte au milieu par une fente arrondie permettant d’introduire la tête et la portée.

     

    L’utile et l’agréable

     

    La première grande amélioration du style et de la forme s’étaient produits entre les deux grandes guerres mondiales (1914/1918 et 1939/1945), avec l’apparition, en Kabylie, du tissu industriel imprimé. Celui-ci fut introduit dans la région par des émigrés locaux en France et des Kabyles démobilisés de l’armée française à la fin de ces deux conflits.

     

    La robe était cousue et la fente du buste avait pris la forme de V, avec une ouverture légèrement plus large du côté de la poitrine. Elle est richement décorée de motifs brodés et de dentelles multicolores au niveau de la poitrine, des épaules, des manches et dans la partie basse. Elle est attachée, selon les circonstances et les endroits (villes, villages, champs, fontaines etc.), soit par un « agous », dont une variété s’appelle « agous n’tarayoul » (ceinturon du tirailleur), large de 10 à 12 centimètres enroulé plusieurs fois autour de la taille, soit par un « assarou », une ceinture réalisée à l’aide d’un assortiment de fils de laine multicolores tressés, portant aux deux extrémités des pompons.  Une troisième ceinture qu’on appelle « ounoudh », comportant un nœud au niveau du bas du dos, sert de support lorsqu’il s’agit de porter une cruche d’eau ou un volumineux fagot de bois. Le port d’une robe kabyle sans ceinture hors de la chambre à coucher est indécent.

     

    Aujourd’hui encore, la partie haute de la robe, côté poitrine, est utilisée par les vieilles femmes comme une grande poche pour fourrer leurs maigres économies, leurs bijoux ou tout simplement ramener quelques fruits de leurs champs (pommes, oranges, mandarines, grenades, glands etc.)

     

    « La robe est généralement accompagnée par deux autres pièces de tissu. La première s’appelle dans la langue locale « amendil ». Il s’agit d’un foulard de couleur noire, jaune, orange ou rouge. Les femmes le plient en triangle, le posent sur la nuque et le nouent ensuite par les deux extrémités au dessus du front de façon à tenir leur chevelure. Le visage de la femme qui le porte, ses oreilles et son cou apparaissent. Il n’a donc aucune apparentée avec l’écharpe islamique », selon Melle Nouara Kemil, membre d’une association culturelle activant dans la région de Tizi Ouzou.

     

    « La deuxième pièce est « timahremth », une sorte de manille teinté en longueur à l’aide de couleurs rouge, orange, jaune et noir. Les femmes la nouent autour de la taille et l’attachent, en même temps que la robe, avec une ceinture composée de plusieurs fils de laine multicolores tressés », ajoutera Melle Kemil.

     

    Symbole identitaire

     

    La production de la robe kabyle et de ses accessoires ont connu ces dernières années un véritable boom. De petits ateliers, employant généralement entre 5 et 10 personnes, ont vu le jour dans de nombreux villages et agglomérations. L’activité fait vivre des milliers de personnes. Elle s’est répandue à travers l’ensemble de la Kabylie.

     

    Cette tenue vestimentaire féminine occupe une place de choix au niveau de la Maison de l’artisanat de Tizi Ouzou. L’endroit abrite des dizaines de boutiques où sont vendus les produits artisanaux de la région, tels que tapis, bijoux en argent et poteries. Des expositions, des manifestations commerciales et des défilés de mode sont organisés régulièrement autour de cette robe à l’initiative des associations culturelles et des municipalités. L’élection de Miss Kabyle, qui se déroule le 12 janvier (jour de l’An berbère) de chaque année à Tizi Ouzou, constitue une occasion pour mesurer et apprécier l’évolution du costume féminin kabyle (robe et accessoires).

    Robe kabyle : tradition, symbole et résistance

     

    Cette tenue aurait pu disparaître sous la pression de la modernité, dont le torrent avait commencé dès les premières années de l’indépendance à emporter, petit à petit, les tenues, les ustensiles de cuisine et les outils traditionnels. Sa mutation avait commencé dans les écoles de couture des sœurs blanches, durant la période coloniale. Mais sa modernisation, entamée dès le début des années 1970, est l’œuvre de la talentueuse styliste et couturière Khadidja, encouragée par un groupe d’intellectuels et d’artistes, tels que Kateb Yacine (écrivain et dramaturge), M’hamed Issiakhem (artiste peintre), Ben Mohamed (poète) et bien d’autres. 

     

    La robe kabyle avait, à la même période, pris la forme d’un symbole identitaire. Elle était utilisée comme outil de résistance contre le déni identitaire entretenu par le pouvoir algérien envers les habitants de Kabyle, parce qu’ils s’accrochaient à leur langue et à leur culture.  Ce n’était pas un hasard si la robe s’affichait, à l’époque, dans toutes les fêtes familiales et même nationales. Cette vague avait coïncidé avec l’émergence du mouvement de revendication identitaire berbère portée par des étudiants, lycéens, enseignants, poètes, chanteurs et une poignée d’intellectuels.

     

    M.A. Himeur

     


  • Commentaires

    1
    Mumu
    Samedi 26 Mai à 17:29

    Azul a Dda Muhan Arezqi ,c'est vrai que la Kabylie avait ce Symbole, Robe kabyle, le Avernus, qu´on a hérité de nos Aieux...et comme vous l´avait bien sité "la robe s’affichait, à l’époque, dans toutes les fêtes familiales et même nationales. Cette vague avait coïncidé avec l’émergence du mouvement de revendication identitaire berbère  portée par des étudiants, lycéens, enseignants, poètes, chanteurs et une poignée d’intellectuels"! mais malheuresement le Hidjabisme est entrain de nous déraciner. 

    j´ai vu la Photo de notre Diva Tajedjigt ( Nouara) dans l´hommage qu´on lui a rendu a Tizi-uzucela m´a écoeuré, c´est Dommage!!!

     sYur Mumu n Lalman.

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