• Alger: la grotte de Cervantès

    Par Mohamed Arezki Himeur
    mai 2013
     

    Alger-la-blanche n’est pas « pauvre ». Elle n'est pas, comme on peut le penser, dépourvue de sites touristiques, historiques et culturels. Elle est semblable à toutes les capitales, à toutes les grandes villes de par le monde. Elle abrite, elle aussi, d’intéressants endroits qui méritent bien une visite, un pèlerinage.
    Alger: la grotte de Cervantès
    C’est le cas de la grotte de Cervantès. Le site, même s’il est quelque peu délaissé, livré aux aléas du temps et des intempéries, mérite bien un détour. On a placé des étais à écrous en acier afin de renforcer les parois rocheuses de la falaise abritant la grotte. Celle-ci est creusée dans la roche, à environ deux mètres du sol, dans un domaine appartenant, du temps de la Régence turque d’Alger, au caïd Hassan, d’origine grecque, désigné sous l’appellation de « renégat » par les chrétiens, après sa conversion à l’Islam.
    « L’endroit accueille quotidiennement des visiteurs, des Algériens et des étrangers. Ils sont émerveillés par la grotte et, aussi, par le site qui offre, comme vous pouvez le constater vous-même, une superbe vue sur la ville d’Alger et sa baie », dira Kamel, un jeune homme  âgé d’une trentaine d’années, enfant du quartier, rencontré sur place avec trois amis.
    « Le site est ouvert tous les jours, même la nuit. Il est éclairé la nuit par un puissant projecteur », ajoute-t-il. Mais il draine peu de monde. La cause ? « Parce qu’il est peu connu. Il ne figure pas sur les tablettes des offres et autres prestations touristiques des agences locales de tourisme », déplore-t-il.
    « Les medias en parlent rarement. Et lorsqu’ils daignent écrire quelques lignes, c’est pour mettre en relief l’insalubrité et la malpropreté ambiantes. Ce qui n’encouragent pas les touristes et autres visiteurs à faire le déplacement », selon Belaïd, un autre jeune du quartier.
    Des auteurs du 19ème siècle relevaient que la grotte était « naturelle », c’est-à-dire qu’elle n’a pas été percée. Ce qui est difficile à admettre compte tenue de la forme de la cavité.
    D’autres avançaient, par contre, que l’excavation avait été creusée par un certain Juan, natif de Navarre, jardinier du caïd Hassan, longtemps avant le projet d’évasion de Miguel de Cervantès Saavedra et de ses quatorze compagnons d’infortune. Il avait été chargé d’en extraire le tuf destiné aux allées du jardin de son maître, dont la résidence de villégiature se trouvait dans les environs.
    Juan, « gagné par Cervantès, avait creusé en secret, dans la partie la plus retirée du jardin, une grotte souterraine où, dès la fin de février de l’année 1577, s’étaient réfugiés divers captifs chrétiens, dont le nombre, successivement grossi par de nouveaux fugitifs, s’élevait à quatorze ou quinze », peut-on lire dans « L’admirable Don Quichotte de la manche », volume 1, de M. Damas Hinard, édition Carpentier, Paris  (1847).

    Alger: la grotte de Cervantès

    Echecs d’évasion recommencés
     

    « Cervantès, bien que demeuré chez son patron, dirigeait de ses conseils cette petite république invisible. Deux des conjurés le secondaient. Juan le Navarrais avait pour mission de faire le guet et de veiller à ce que personne n’approchât du jardin. Un autre esclave, surnommé le Doreur (el dorador), natif de Melilla, qui avait abjuré tour à tour le christianisme et le mohamétisme, était chargé des vivres et de les apporter en cachette au jardin d’Hassan. Quand Cervantès jugea prochaine l’arrivée du navire de délivrance, le 20 septembre de cette même année 1577, il s’échappa de la maison de son maître et alla rejoindre les fugitifs du souterrain », selon la même source.

    L’auteur de Don Quichotte ne vivait donc pas avec les autres candidats à l’évasion. Pendant que les captifs en fuite moisissaient dans le trou du Hamma, Cervantès se baladait dans les rues commerçantes de Bab-Azoun et Bab El-Oued, « Il est d’ailleurs fort douteux qu’elle (la grotte) ait servi d’asile à Cervantès », relevait Louis Piesse dans un de ses ouvrages daté de 1887.

    Le projet d’évasion avait échoué. Le navire dépêché depuis Valence ou Majorque pour embarquer les fugitifs avait rebroussé chemin, après avoir été repéré par les Turcs. Il avait fait une deuxième tentative d’approcher des côtes d’Alger. Sans succès. Dénoncés par El Dorador, leur acolyte, qui voulait vraisemblablement sauver sa peau, Cervantès et ses compagnons furent arrêtés et jetés aux cachots.

    La grotte du Hamma constituait, pour eux, « un endroit commode pour s’y cacher et pour s’embarquer », parce qu’elle était à la fois loin de la cité et proche de la plage connue aujourd’hui sous le nom des « Sablettes ». Un endroit réputé pour avoir été, quelques années auparavant, « la tombe » de l’armada de Charles Quint (1541). L’échec du débarquement sur les côtés d’Alger s’était transformé en cauchemar pour lui et sa puissante flotte. Il était attribué, par la légende populaire, aux saints de la ville, dont Boulegdour et Ouali Dada… 

    La casemate de Cervantès

     

    On accède à la grotte de Cervantès en grimpant un escalier de huit marches. Le même escalier conduit aussi vers une plateforme surplombant l’excavation, offrant une remarquable vue sur Alger, sa baie et le port. L’entrée est protégée, aujourd’hui, par une porte-grille en fer cadenassée.

    La grotte est située sur le boulevard portant le nom de l’auteur de Don Quichotte de la Manche, en contrebas du quartier de Diar El-Mahçoul, à un jet de pierres de Maqam Chadid (sanctuaire des martyrs de la lutte de libération nationale 1954/1962). Elle se trouve  à quelques centaines de mètres du mausolée du saint aux deux sépultures Sidi M’hamed Bou-Qobrine, de la villa Abdeltif (ex-villa « Médicis algérienne ») et du Musée nationale des beaux-arts.Alger: la grotte de Cervantès

    Le Jardin d’essai du Hamma, classé troisième plus beau jardin botanique du monde au 19ème siècle, et la Bibliothèque nationale d’Algérie se trouvent aussi dans le même secteur qui semble prendre les contours d’un futur quartier culturel et artistique de la capitale. Surtout si l’ancien abattoir de la rue des Fusillés y est intégré et transformé afin d’accueillir des activités culturelles et artistiques (bibliothèques, salles de cinémas, de conférences, d’exposition, de spectacles.)
    La grotte a été utilisée comme cachette par le célèbre écrivain lors de sa second tentative, en septembre 1577, de fausser compagnie à ses geôliers. L’auteur de Don Quichotte de la Manche, soldat dans l’armée de son pays, l’Espagne, a été débarqué à Alger le 28 septembre 1575 avec de nombreux autres captifs, dont son frère Rodrigo. Ils ont été interceptés et capturés par des corsaires turcs commandés par Arnaut Mami, d’origine albanaise. La galère « el sol » (le soleil) à bord de laquelle il se trouvait se dirigeait vers l’Espagne. Elle venait de Naples (Italie) d’où elle avait pris le large le 20 du même mois.

    L’assaut contre « el sol » avait été mené par Dali Mami, grec d’origine. « D’une audace peu commune, il semait la terreur sur les côtes espagnoles, qu’il parcourait jusqu’à Gibraltar (…) Il avait un caractère assez humain et ne maltraitait pas les Chrétiens », selon une étude publiée dans le Bulletin de la société géographie d’Alger et de l’Afrique du nord, N° 97 à 100, 1924.

    Evoquant son débarquement à Alger, Miguel de Cervantès écrivait, selon ce Bulletin, « quand j’arrivai, vaincu et que je vis cette terre si fameuse en tous lieux, qui accueille en son sein et protège tant de pirates, je ne pus me contenir et des pleurs, malgré moi, inondèrent mon visage défait. »

    Miguel de Cervantès, âgé de 28 ans au moment de sa capture, avait été libéré le 24 octobre 1780, après paiement d’une forte rançon, difficilement rassemblée par sa famille et des amis, de 500 écus or. Durant sa captivité à Alger, il n’était pas constamment mis au cachot, sous les fers. Il n’avait été  ni frappé, ni brimé. « Jamais Hassan (Pacha) ne lui donna des coups de bâton, ni ne lui fit donner, ni lui adressa de mauvaises paroles », écrivait-il dans « Le récit d’un captif ». « Il était autorisé à flâner dans les rues de la ville, devant les nombreuses boutiques des rues Bab El-Oued et Bab-Azoun, comme d’autres captifs », selon l’hebdomadaire « Annales africaines » du 29 février 1924.

    C’est, justement, cette liberté de mouvement qui lui avait permis d’organiser, avec d’autres captifs, quatre tentatives d’évasion. Et à chaque échec, ses geôliers l’enfermaient pendant quelques temps avant de le remettre de nouveau en liberté.
    Alger: la grotte de Cervantès


    La grotte des captifs

    Lors de sa seconde tentative d’évasion, quatorze captifs avec qui il voulait prendre le large s’étaient réfugiés, pour certains d’entre eux pendant plus de sept mois, dans la grotte. Ils ne sortaient hors de leur cache que la nuit, de peur d’être découvert. L’auteur de « la vie à Alger » était employé, selon l’humeur de son « maître », tantôt aux carrières, tantôt aux travaux de fortifications du port ou comme jardinier. C’est d’ailleurs lors d’un travail dans le jardin de Hassan qu’il avait rencontré et sympathisé avec El Dorador.
    Cervantès et son frère n’ont retrouvé la liberté qu’après le paiement de rançons. Son frère Rodrigo a été libéré le premier, tandis que Cervantès ne l’a été que bien plus tard. A son retour en Espagne, il a écrit « la vie à Alger », comédie dans lequel il relate sa captivité, et lance quelques flèches contre l’Islam  représenté en haute mer par des « renégats » de différentes nationalités.
    Lors d’une violente bataille navale ayant opposé les forces ottomanes et chrétiennes à Lépante (Grèce) le 7 octobre 1571, Cervantès a été blessé, notamment au bras gauche, ce qui lui a fait perdre l’usage de la main. C’est, depuis, qu’on l’appelait « « le manchot de Lépante ».
    Dans une réflexion sur la guerre, Miguel de Cervantès, écrivait, dans Don Quichotte de la Manche justement, « bienheureux les siècles qui ne connaissent point la furie épouvantable de ces instruments endiablés de l’artillerie, dont je tiens que l’inventeur aura reçu en enfer le prix de son invention démoniaque ».
    Beaucoup a été dit et écrit sur les conditions de détention des captifs à Alger. Ceux qui étaient chargés de leur rachat, généralement des religieux, noircissaient souvent le tableau pour faire croire que leur tâche n’était facile et, du même coup, mettre en valeur leur mission.
    « En réalité, en dehors de cas exceptionnels, les captifs n’avaient pas trop à souffrir. On en occupait quelques uns à des entreprises publiques, comme dans la construction des forts ou l’extraction de pierres dans les carrières (…) Mais la plupart vaquaient simplement à des travaux domestiques : ils étaient portiers, cuisiniers, jardiniers (…) Beaucoup même ne travaillaient pas du tout ; d’autres exploitaient un petit commerce. On leur laissait ordinairement une liberté assez grande », selon la même étude du Bulletin de géographie d’Alger et de l’Afrique du nord (1924).
    En 1887, la communauté espagnole d’Alger lui a rendu un premier hommage, en plaçant une plaque commémorative en marbre à l’entrée de la grotte, sur laquelle on pouvait lire : « Cueva refugia que fue del autor del Quijote, ano 1577 » (grotte qui fut le refuge de l’auteur de Don Quichotte, en l’année 1577). Il n’en reste que quelques fragments accrochés au mur, visibles encore aujourd’hui.
    Alger: la grotte de Cervantès
    Une commission formée en février de l’année suivante pour se prononcer sur l’authenticité de la grotte de Cervantès, composée de spécialistes, relèvera que « la dite grotte lui paraît réunir, quant à cette appellation, toutes les conditions topographiques et autres, indiquées par Haëdo, le seul écrivain – à son avis – dont le témoignage ait une valeur décisive en la question » (cf : Les feuillets d’el-djezaïr, l’enseignement à Alger depuis la conquête, souvenirs divers, de Henri Klein, 1920).

    Don Quichotte pour divertir

    Le 24 juin 1894, un buste, qui lui était dédié, a été placé à proximité de la grotte. Il portait l’inscription : « Recuerdo que a su memoria dedicaron El Almirante, Jefes y officiales de una escuarda espanola a su paso por Argel slendo Consul general et Marques de Congalez ano 1887 » (Souvenir dédié à sa mémoire par l’Amiral, les chefs et les officiers d’une escadre espagnole lors de son  passage à Alger, année 1887).

    Le buste a été remplacé plus tard, on ne sait pour quelle raison, par une stèle indiquant que « cette grotte doit son nom au grand écrivain espagnol grâce au rôle qu’elle a joué dans une de ses nombreuses tentatives d’évasion (…) Esclave pendant 5 ans, il tente à quatre reprises de s’échapper et c’est lors de la seconde tentative d’évasion en 1577 qu’il occupa la grotte en question, creusé à cet effet par un complice ».

    Cette stèle est érigée devant la grotte en 1926 à sa mémoire, sur un petit square planté de quelques arbres, dont un olivier sauvage et un palmier nain. Quatre bancs en bois, faisant face à l’entrée de la grotte, accueillent parfois, lorsque le beau temps est du rendez-vous, des jeunes du quartier pour une partie de dominos ou de cartes.

    Alger: la grotte de Cervantès

    La grotte a été délaissée pendant de longues années, après l’accession de l’Algérie à l’indépendance en 1962. En signe d’hommage à Cervantès, la Bibliothèque nationale d’Algérie a organisé, en 2004, une soirée poétique sur le square. Et l’année suivante, Algérie-Poste a émis un timbre à l’effigie de l’auteur de Don Quichotte de la Manche.

    Après des travaux de réfection et d’aménagement effectués à l’initiative de l’Institut Cervantès d’Alger, la grotte est rouverte en juin 2006 au public.

    Né début octobre 1547 à Alcala de Hénarès (Espagne), Michel de Cervantès est décédé le 22 avril 1616, à l’âge de 69 ans.

    Des statistiques publiés lors de la commémoration de son quatrième centaine en 1937 indiquaient que Don Quichotte a été édité 1369 fois depuis sa date de publication en 1605, dont 431 éditions en espagnol, 285 en français, 241 en anglais et 117 en allemand.

    Des traductions ont été faites dans de nombreuses autres langues, notamment en chinois, japonais, lithuanien, gaélique, magyar, tibétain, Mangole mais aussi en sanscrit et espéranto.

    L’incomparable succès, triomphe doit-on dire, de Don Quichotte viendrait peut-être du fait que son auteur l’ait rédigé avec les tripes et « en un lieu où toute incommodité a son siège, où tout bruit lugubre fait sa demeure », dira-t-il dans la première partie de l’ouvrage.
    Alger: la grotte de Cervantès
    En dépit de ce cadre lugubre, « j’ai par Don Quichottte procuré un divertissement aux cœurs mélancoliques et aux esprits chagrins », écrira-t-il dans « Voyage au Parnasse » (1614).

    Interrogé par des diplomates français sur ce qui était advenu de Miguel de Cervantès, un religieux chargé de lire la seconde partie de Don Quichotte avant la délivrance de l’autorisation d’impression, répondrai qu’il était vieux, hidalgo (noble) mais pauvre. « Comment se fait-il que l’Espagne ne donne pas à un tel homme l’aisance et même la richesse ? », s’interrogeait l’un des diplomates. « Mais un autre de ces messieurs dit avec beaucoup de finesse : si c’est le besoin qui le pousse à écrire, plaise à Dieu qu’il ne devienne jamais riche, pour que, en restant pauvre, il enrichisse le monde entier de ses œuvres », rapporte Martial Douël dans son livre « L’héroïque misère de Miguel de Cervantès, esclave barbaresque » (1930). 

     

    M. A. Himeur
     


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